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Krazy Kitty © 2005-2007

Krazy Kitty en Californie

12 avril 2006

96 - Le Doigté de l'Altiste (1)

En société, il y a les gens qui savent se tenir, et ceux qui ne savent pas. Au sujet de ces derniers, la saga de Giant Panda intitulée Le Pressing de la diplomatie "pour le tact, tu repasseras..." (jeu de mot dont je n'arrive pas à me lasser) ne laisse aucun doute : l'édifiant récit de mésaventures diplomatiques n'est pas sans déclencher à peu de frais l'hilarité et la compassion du lecteur.

Ainsi donc, pour détendre quelque peu l'atmosphère entre deux analyses socio-économiques poussées sur les Etats-Unis, dont le plus pur style "ces gens-là... les Américains... ils sont un peu bizarres quand même... non ?" et la densité intellectuelle auraient de quoi fatiguer le plus endurci des neurones de lecteurs (non mais les gens, là, avouez-le que vous utilisez pas plus d'un neurone pour me lire, quoi), j'ai décidé d'un parfait accord avec moi-même et suite à une suggestion de Giant Panda lui-même (laquelle suggestion ayant failli tomber dans l'incompréhension la plus totale suite à une défection synapsique momentanée de mon côté de la conversation sur laquelle je ne m'attarderai pas plus longtemps), d'inaugurer dès ce soir (car oui lecteur, en Californie, il est le soir) une nouvelle série dans laquelle je compte vous donner les meilleurs exemples de mes éclats en société. Notez je vous prie que j'ai parlé d'allègement intellectuel (si, si, j'avais fait des notes politiques une fois ou deux mais elles sont sur mon ancien blog), pas de diminution de la longueur des phrases ; parce que la concision, je me torture suffisamment pour la réserver à mes articles scientifiques.

Cette rubrique, que je ne comptais pas ouvrir de sitôt mais dont le lancement a été précipité par un incident dont la saveur, je l'espère, ne sera pas sans vous délier un minimum les zygomatiques ou les glandes lacrymales, s'appellera Le Doigté de l'Altiste, car, comme ceux d'entre vous qui sont musiciens (classiques) ont déjà du l'entendre sous une forme ou sous l'autre, la différence entre un diplomate et un altiste, c'est que l'un ne sait pas à quoi sert le doigté. Et, ça tombe mal, je suis justement altiste.

Le doigté, chez certains instrumentistes voire probablement tous, sauf les batteurs [1], c'est la petite indication numérique que l'on met parfois à côté d'une note sur la partition pour indiquer quel doigt doit servir à la jouer.

Faisons ici une parenthèse culturelle pour les moins férus d'instruments à cordes d'entre vous, pour préciser qu'un alto, ou plus précisément violon-alto, est un instrument à cordes très proche du violon, mais légèrement plus grand, plus bombé et plus grave (d'une quinte, très exactement).

Bien qu'il soit un des piliers du quatuor à cordes (lequel comporte aussi deux violonistes et un violoncelliste), un indispensable élément de l'orchestre et quelqu'un de tout à fait honnorable, l'altiste est en général la cible de risées au sein d'une assemblée de musiciens. Ces risées ne sont bien évidemment que l'expression de la jalousie des autres instrumentistes face à la noblesse et la polyvalence de l'alto, et l'altiste qui en est bien conscient rira de bon coeur aux blagues que l'on fera en sa présence.

La blague d'altiste, en effet, est à une assemblée de musiciens classiques ce que la blague de blondes est à une assemblée tout court, la connotation sexuelle en moins. Remarquons tout de même la nuance qui est qu'alors que l'immense majorité des blondes n'ont pas choisi de l'être, nombreux sont les altistes qui le sont devenus sans se trouver sous la contrainte, ce qui indiquerait une tendance toute naturelle à la marginalité chez ces individus.

Par ailleurs, l'altiste, qui n'est pas rancunier, fera volontiers à son tour des blagues aux dépends des contrebassistes, que c'est subtil. Et c'est ainsi qu'une ambiance chalereuse et bon enfant règne toujours dans les coulisses (comme dans les élections du Bureau des Elèves d'une école d'ingénieurs en télécommunications bretonne). Afin d'avoir ri gratuitement aux dépends de tout le monde, notons qu'il se trouve des gens pour dire que l'alto n'est nullement plus gros que le violon, qu'il s'agit juste d'une illusion d'optique : sachant que la tête du violoniste est plus grosse, il est normal que l'instrument apparaisse plus petit. (Je remercie mon Ange pour cette assertion fraîchement rapportée et assortie du commentaire "ça te fera une citation pour ton blog" : en ces temps de disette inspirationnelle, tout sujet est bon à prendre).

Plus sérieusement, l'amateur de musique classique pourra découvrir l'alto au travers d'Harold en Italie, symphonie avec alto solo composée dans les années 1830 par Hector Berlioz (qui fut, rappelons-le, un compositeur romantique français avant de donner son nom à un des aristochats), ou d'une des nombreuses oeuvres interprétées par Yuri Bashmet, Gérard Caussé, Paul Hindemith, Nobuko Imai, Tabea Zimmerman, William Primrose, Lionel Tertis ou encore Tasso Adamopoulos (lequel sera le professeur d'alto de l'Académie Internationale d'Eté de Nice à laquelle je regrette chaque année de plus en plus de ne pas pouvoir assister). Harold en Italie avec Tabea Zimmerman à l'alto, par exemple, est un des premiers enregistrements classiques à m'avoir tiré des larmes. Depuis, j'en ai ajouté quelques dizaines à la liste : que voulez-vous, il m'arrive parfois d'être une jeune fille sentimentale.

Mais ce préambule s'étend voire s'éternise, et je sens que le public s'impatiente. Il est donc temps d'en venir au coeur du sujet, à savoir de quelle admirable façon j'ai mis mes pieds (certes petits, mais convaincus) dans le plat aujourd'hui.

Il me faut encore planter rapidement le décor. Chaque lundi paraît sur le campus de l'UCI le journal des étudiants, audacieusement nommé "New University". Ce journal, que je me procure essentiellement pour les bons de réductions, les grilles de sudoku - très utiles quand un cours, une réunion ou une conférence s'éternisent -, les BD et les rapports de police (instructifs et hilarants), comporte hélas aussi quelques articles de fond, et je ne manque jamais de m'étonner de la naïveté ou de la partialité des auteurs lorsqu'il m'arrive, par désoeuvrement, d'en lire un.

Ce soir, donc, en sortant de mon bureau, je récupérai un exemplaire de l'hebdomadaire qui traînait sur une table dans mon couloir, et me mis négligemment à le parcourir. Aussitôt, mon regard fut arrêté par un titre que je traduirais par "La vie est rude pour les journaliers de Laguna". Vraiment, ils tiennent des scoops dans ce journal, la vie des journaliers n'est pas un rêve rose, ils sont payés des misères pour un travail très demandant, quand ils ne se font pas arnaquer quelque part, qui s'en serait douté ? L'article, signé Ophelia Y*** (il semblerait que je tienne à préserver l'anonymat de l'auteur), étale ses bons sentiments sur plusieurs colonnes.

J'étais encore en train de le parcourir quand je rencontre une connaissance, que je nommerai J (Jack, James, Josh, Jonh, Joe, Jeff, Jerry, Julian,... à vous d'imaginer), flanqué d'une jolie jeune fille qui décorait fort agréablement son côté. Après quelques échanges de banalités sur les vacances, la conversation tourne court, et J me demande alors si ma lecture du journal a été fructueuse.

Je saute aussitôt sur l'occasion pour me lancer dans ma critique habituelle de la feuille de chou, l'inintérêt et la vacuité de ses articles, et plus particulièrement celui d'Ophelia Y***. L'auteur s'est penchée sur le problème, il n'y a aucun doute, mais enfin, même les gosses de riches ici doivent bien se douter que travailleur journalier n'a jamais été un paradis doré, non ? Je relève même une ou deux tournures particulièrement naïves.

J s'éclaircit la gorge tandis que la jolie donzelle vire au rouge tomate, et l'incongruité de la situation me fait m'arrêter au beau milieu d'une phrase. J profite de ce brusque silence pour faire les présentations.

- "Chloé, Ophelia"

- "Ophelia Y*** ?", fut la seule chose que je trouvais à répliquer...



[1] Nous ne discuterons pas du statut de musicien des batteurs sur ce blog, malgré un traumatisme remontant à plus de cinq ans déjà, à l'époque où j'essayais encore de faire du jazz, et où je travaillais avec un batteur qui n'était pas en rythme. "Travaillais", encore, est un bien grand mot, mais il est probable que sans la nullité crasse de ce batteur auquel je rends aujourd'hui hommage, je ne me serai pas tant rapprochée d'un Ange qui m'est cher.

Improvisé par Krazy Kitty à 00:02 in If I Knew Then (What I Know Now)
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